Texte de Francois Ruy-Vidal

Sous son masque candide et comme démentie par un regard clair Francis Puivif a cette curiosité ardente doublée d’une intuition d’homme de la terre et de besogneux qui le font paraître presque timide quand on l’aborde. Mais à le connaître, à comprendre ensuite ses motivations, son engagement farouche dans la profession et à observer l’ingénieuse originalité de ses assemblages, force est de constater l’extrême rigueur de son cheminement, du désir de concevoir à la manifestation du projet résolu. Force est d’admettre sa volonté bien déterminée de réaliser, au plus précis de ses idées, ses intentions.

Son savoir-faire est d’un artisan minutieux, une sorte de pragmatisme au service d’un esthétisme concret, enraciné entre le conceptuel et le perceptuel, l’art naïf et le brut, éclairé intensément par le colorisme du pop’art et de la figuration libre, qui se condense _ souvent en trois dimensions _ en un réalisme percutant.

La juxtaposition des couleurs acides dans ses représentations de mégapôles hérissées des gratte-ciel rutilants, contrebalances les harmonies plus sourdes d’autres compositions vieillies où, violons disloqués et claviers explosés, figés sur des partitions d’un autre temps, semblent continuer de rythmer muettement pour les sourds-aveugles que nous sommes les envolées dramatiques des symphonies de Mahler.

A n’en point douter, ni l’œil clair ni le sourire serein de Puivif ne peuvent faire oublier l’éruption intérieure, l’explosion subversive, le crash de ces véhicules percutant la toile dans une trajectoire déjantée.

L’œuvre et l’artiste sont de notre temps sans nostalgie. Et même, si on peut évoquer, pour le situer, dans ces structurations formelles des écoles artistiques, la force brutalement révélatrice d’Arman ou le patchwork politico-social des collages d’Erro’ , on finira par se ranger à l’idée que la recherche de Puivif prend appui et source, avec quelques décennies en moins, sur cette société-ci, la notre, celle de la concentration urbaine, de la surinformation, de la surconsommation, du suremballage d’un marketing outrancier et, aussi, celle des mégafêtes : love et techno-parades, gay pride et rave party… Fêtes d’une jeunesse dansant d’un pied sur l’autre entre la prise de conscience et son désir de fuite et d’oubli.

En arrière fond pourtant l’inexprimé se profile, comme une présence suggérée par le manque, une ombre qui donne du relief et du sens au lisible ; cette autre société inatteingnable, celle consciente des dangers qu’entraîne la première, pollution, disparition des espèces, destruction des forêts… falsification de la communication s’ajoutant à toutes ces dépenses futiles et au gaspillages, multiples qui accroissent notre mal de vivre et la misère du monde.

Cherchez bien et je suis persuadé que vous trouverez comme moi dans les tableaux et les sculptures de Puivif, en filigrane, la blessure intérieure d’un artiste sensible, exprimée face au progrès obsédant de la mondialisation sauvage comme un modeste témoignage, une sorte de cri.

 

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